L'historienne Suzanne Citron* a accepté de répondre à mes questions sur les déclarations de Nicolas Sarkozy sur la laïcité à Latran et à Ryad.Qu'elle en
soit ici une fois de plus remerciée.
Connaître les positions de Suzanne me paraissait incontournable dans ce débat, au vu de ses travaux.
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Ma première question s'adresse à la prof que vous avez été : qu'avez-vous pensé de cette phrase du président de la république prononcé à Latran : "
Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, parce
qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance". ?
Ainsi présentée, cette affirmation est à la fois sémantiquement vague, humainement absurde et historiquement fausse.
- Au plan sémantique qu‘entend Sarkozy par « le bien et le mal » et de quelles « valeurs » s’agit-il ? Individuelles, collectives ?
- Si l’on considère les individus, on trouvera des « bons » et des « méchants » dans toutes les catégories de population, dont pasteurs ou curés ! C’est
banal de le constater.
- Au plan collectif et historique Sarkozy gomme (ou préfère ignorer) l’intolérance de l’Église catholique, l’Inquisition, la Révocation de l’Édit de Nantes, les persécutions des
juifs et notamment le rôle des « curés » assomptionnistes ou lecteurs de la Libre Parole de Drumont pendant l’Affaire Dreyfus .
N’oublions pas, d’autre part, que les hussards noirs de la 3e République d’avant 1914 avaient à charge d’enseigner par l’exemple de Vercingétorix et de Jeanne d’Arc une
morale du sacrifice guerrier pour la « patrie ». En outre on peut remarquer qu’à l’heure des attentats-suicides l’idée du « sacrifice de la vie » devrait pour le moins être
explicitée.
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La seconde question s'adresse davantage à l’auteur du Mythe national** : Sarkozy a-t-il raison de faire référence aux racines
chrétiennes de la France ?
Ma réponse sera contradictoire : d’une part, on ne peut nier l’importance de l’empreinte chrétienne dans le passé français. Mais d’autre part l’expression « racines
chrétiennes de la France » est biaisée. Elle se réfère implicitement à ce que l’on peut appeler le mythe du baptème-sacre de Clovis, inventé au IXe siècle par l’évêque de Reims Hincmar pour
légitimer les Carolingiens et socle de la présentation ultérieure de Clovis comme le fondateur du « royaume de France ». Cette expression fige l’identité française dans l’idée
de racines qui seraient uniques ou principales, et conduit à penser cette identité comme une essence passéiste et non comme un devenir vivant aux multiples composantes culturelles, spirituelles
et éthiques. Et cela gomme notamment (ce qui est aussi important pour la France que pour l’Europe) la grande révolution intellectuelle et idéologique des Lumières, les nouvelles composantes comme
l’Islam, sans oublier les « racines juives » ! mais les « ancêtres gaulois » de l’histoire « républicaine » sont également des fixateurs d’identité close, non
vivante.
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Sarkozy a-t-il raison d'opposer la laïcité à la tolérance religieuse, comme il le sous-entend avec son concept (confus) de laïcité positive
?
S’il est vrai que, face au cléricalisme de la fin du 19ème siècle, on a vu se développer dans certains secteurs « laïques »un sectarisme antireligieux et que
le concept de « neutralité » mériterait d’être approfondi, il n’en demeure pas moins que la loi de 1905 n’a aucunement besoin d’être complétée et que la vraie « laïcité » ne
peut être qu’ouverte, tolérante aux religions et aux agnosticismes dans le respect réciproque .
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Je m'adresse maintenant à la citoyenne engagée : vous semble-t-il sortir de son rôle de président de la république quand il fait référence à dieu ainsi ?
Absolument ! Et cela me paraît d’autant plus inadmissible que cela s’accompagne d’un étalage de signes extérieurs de richesse, d’autosatisfaction de réussite
personnelle, de surdimensionnement de l’ego, très éloigné du Sermon sur la montagne !
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La télévision, le sport, les politiques aujourd'hui semblent accréditer l'idée que la norme est de croire. Il n'y aurait donc plus de place pour les libre
penseurs, aujourd'hui ?
Mais voyons, aujourd’hui n’y a-t-il pas plus en France de « libre-penseurs » que de croyants ?
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Une dernière question pour la femme de gauche : à la lumière de votre parcours, de vos "lignes de démarcation" , quel serait finalement votre définition
de la laïcité ?
Elle consiste aujourd’hui à œuvrer pour faire partout coexister dans des sociétés laïques et plurielles toutes les formes de croyances et d’athéïsmes dans le droit à la fois de la
critique et du respect (accompagné si possible d’un minimum de compréhension et de connaissance) de l’autre et de soi-même.
* Suzanne Citron est l'auteure notamment de :
L'école bloquée, Bordas, 1971
Enseigner l’histoire aujourd’hui. La mémoire perdue et retrouvée, Éd. ouvrières 1984
Le mythe national. L'Histoire de France en question -. Les Editions Ouvrières. 1989
L’Histoire de France autrement, 1992, 2e éd. 1995 Ed. de l’Atelier
L'Histoire des hommes, Syros jeunesse 1996 2ème éd. 1999.
Mes lignes de démarcation - croyances, utopies, engagements, Syllepse, 2003
** à noter qu'une réédition actualisée du Myhte national doit paraître en mars.
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