Le concept d'identité nationale s'est donc invité au coeur de la campagne électorale après des prises de position successives de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal.
J'ai souhaité connaître ce qu'en pense l'une des spécialistes de la question ; l'historienne Suzanne Citron*, qui a accepté de répondre à mes questions.
Je l'en remercie chaleureusement.
Nicolas Sarkozy a proposé d'associer l'immigration et lidentité nationale dans le même ministère, qu'en pensez-vous ?
Pour ce qui est d’un ministère de l’immigration, c’est à dire une structure de coordination des offices et organismes qui ont à voir avec l’immigration, on pourrait peut-être l’envisager (je crois avoir lu que ça existe dans certaines démocraties mais il faudrait vérifier), mais gare aux excès bureaucratiques et tout dépend de l’esprit dans lequel ce serait envisagé.
Avec Sarkozy, le seul fait qu’il associe immigration et identité nationale indique que ce serait dans le sens du contrôle, de l’éviction de certains. C’est donc inadmissible, dangereux. Et ça ne peut aller que dans le sens répressif.
Quant à la proposition d’un ministère de l’identité nationale, elle laisse pantois. On a évoqué, avec raison, Vichy et le Commissariat aux questions juives comme seul précédent, c’est édifiant. Le fait de l’associer à l’immigration montre bien qu’il y a une connotation de « purification » sur la base de normes pensées d’en haut et institutionalisées on ne sait trop comment.
Dans vos livres, vous avez dénoncé la manière dont les manuels d'histoire et l'enseignement de l'histoire à l'école ont "fabriqué" une certaine identité nationale française. N'est-il pas finalement dans une certaine continuité ?
Vous voulez dire que Sarkozy serait en quelque sorte » dans la ligne des fondateurs de la 3ème République qui ont explicitement assigné à l’école et à l’enseignement de l’histoire la mission de franciser les Français et de leur inculquer le patriotisme ? En un sens, ce n’est pas faux, avec la réserve que la tâche était confiée au ministère de l’Instruction publique. Mais ce ministère a effectivement exercé un contrôle très strict et entendait que l’école transmette des valeurs patriotiques. Et il est resté très napoléonien dans son fonctionnement hiérarchique. L’intention de Sarkozy semble bien de « franciser » par l’assimilation selon les canons d’il y a 130 ans, mais dans un style d’injonction sécuritaire qui n’était pas exactement celui des Pères de la République, ni des hauts fonctionnaires de l’enseignement comme, par exemple, Louis Liard, recteur de Paris en 1902.
Quelle serait votre définition de l'identité nationale française ? selon vous les véritables composantes de cette identité ?
La question de l’identité nationale vient de passer au premier plan médiatique. Le débat est forcément confus et l’expression n’est pas comprise de la même façon par tout le monde, à supposer que chacun soit au clair sur ses propres idées.
Je crois que les données pourraient se clarifier si on commençait par cerner le contenu de l’identité nationale telle que justement la 3ème République, avant 1914, avait voulu la forger : une identité qui se confondait avec une bonne conscience patriotique. Le 19ème siècle a vu se forger un nationalisme de gauche nourri d’une vision exaltée de la Révolution française et de la cristallisation d’une historiographie adossée au mythe de l’origine gauloise du « peuple ». Celle-ci reposait sur l’idée d’une France présente dans l’histoire depuis les « Gaulois », une France, aux causes justes, investie grâce à la Révolution d’une mission pionnière pour l’humanité ( “la France supérieure comme dogme et comme religion“ titre d’un chapitre du Peuple de Michelet 1846) et notamment celle de civiliser les « races inférieures » (Jules Ferry 1885 ). Il fallait aussi recouvrer l’Alsace et la Lorraine, les « provinces perdues » en 1871. D’où un patriotisme de la Revanche et les certitudes de la guerre « fraîche et joyeuse » en 1914. Jaurès ayant été assassiné et la IIème Internationale opposée à la guerre désintégrée, un chauvinisme officiel effréné a vu le jour pendant cette guerre. N’oublions pas que tout propos justifiant les mutineries de 1917 a été censuré jusque dans les années 1970 !
Entre les deux guerres des contre-identités, pacifiste et/ou communiste, ont vu le jour. Mais la Résistance a recoagulé un patriotisme défensif face à l’Occupation allemande, tandis que Vichy tentait de forger une identité nationale conforme au nationalisme intégral de l’extrême-droite, anti-républicain (au sens du régime et aussi des libertés fondamentales), xénophobe, antisémite.
La deuxième moitié du XXème siècle a vu l’identité forgée par la 3ème République s’effriter sous différents facteurs : - décolonisation et guerre d’Algérie, immigration post-coloniale, crise économique et chômage.
L’identité nationale n’est pas une essence, une donnée immuable transmise par le passé. C’est une réalité fluide et vivante, qui se construit avec le changement. Et la Nation elle-même est un concept qui s’est transformé au cours de l’histoire.
Il me semble qu’aujourd’hui il y aurait une sorte de rupture à opérer avec le concept d’État-nation, un et indivisble, issu de la Révolution (et de la monarchie absolue) et transmis par le 19ème siècle. La nation française au sens de la collectivité des Français est aujourd’hui multicolore, multi-identitaire, et l’identité nationale est inséparable de cette diversité.
Passons maintenant à Ségolène Royale ; a-t-elle, selon vous, raison de mettre en avant les symboles de la nation (de la république ?) comme elle le fait depuis quelques jours pour que la gauche les reconquiert comme elle l'affirme ?
Ségolène, la Marseillaise et le drapeau. Qu’en penser ? Je n’en sais rien. Ségolène a eu une très belle formule à Vitrolles en septembre 2006 « Français de souche, çà ne veut rien dire, comme si les autres étaient de feuillage et de branchage. » Je pense qu’avec ses Marseillaise et le drapeau dans toutes les maisons elle met un certain nombre de gens de gauche mal à leur aise et que tout cela est trop improvisé. Elle doit un peu mieux s’expliquer, ne pas sembler se couler dans les anciens mythes jacobins, reparler de la France métissée et de la décentralisation.
Il n'en reste pas moins, à parcourir les réactions sur divers forum du web, que les réactions à gauche ne sont pas forcément négatives.
Pensez-vous finalement que la question de l'identité nationale doit être au coeur du débat de l'élection présidentielle comme elle semble le devenir depuis une semaine ? Sinon quelles devraient être les vraies priorités de cette élection ?
Elle ne doit surtout pas laisser tomber son projet de transformation de l’État et du système éducatif, approfondir sa politique financière et économique, sans oublier le développement durable, l’Europe et l’état du monde.
L’identité nationale se construit tous les jours dans le changement et l’invention. Rien à voir avec un ministère !
* Suzanne Citron est l'auteure notamment de :
L'école bloquée, Bordas, 1971
Enseigner l’histoire aujourd’hui. La mémoire perdue et retrouvée, Éd. ouvrières 1984
Le mythe national. L'Histoire de France en question -. Les Editions Ouvrières. 1989
L’Histoire de France autrement, 1992, 2e éd. 1995 Ed. de l’Atelier
L'Histoire des hommes, Syros jeunesse 1996 2ème éd. 1999.
Mes lignes de démarcation - croyances, utopies, engagements, Syllepse, 2003
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